Il a une drôle de gueule le Tour à visage humain ! Sauf à considérer, par exemple si vous êtes d'humeur philosophe, que la tricherie et le vice sont dans chaque homme. Ou encore qu'il existe un dopage humain. On disait que Francisco Mancebo souffrait dans les cols ? Il est tombé dans l'Affaire Puerto en juin 2006. Attention aux signes trompeurs ! Un Tour de France couru moins vite que les années passées en montagne, c'est peut-être un progrès. Mais les chiffres sont toujours au-dessus de la barre de l'acceptable, marge d'erreur incluse et bonus de performance toléré pour ce qu'on appelle communément l'exploit ou le jour de grâce. Le Tour 2008 a peut-être amorcé un changement de tendance. Mais il reste du (gros) boulot à fournir dans la lutte antidopage.
1 - DES PERFORMANCES LOUCHES
Le record absolu dans la montée du col d'Aspin, 445 watts en valeur relative dans le final de l'ascension (
voir ici) : Riccardo Ricco a bousillé le Tour de France et a planqué son méfait sous la légende froide d'un nouveau Marco Pantani. Un contrôle positif à l'EPO est venu confirmer l'imposture. A ce détail près qu'il fut pratiqué sur le contre-la-montre de Cholet en première semaine. A ce jour, le test de Riccardo Ricco sur l'étape Lavelanet-Bagnères-de-Bigorre reste négatif. Comme le sont les échantillons de ses équipiers ou de ses rivaux directs. Dans Hautacam le lendemain, Piepoli et Cobo osent le 445 watts de moyenne (150 de plus que Casar !) pendant plus de 30 minutes d'effort. Pour Fränk Schleck (432 watts) et Bernhard Kohl (423), la performance est assez élevée aussi...
L'autre scène de crime a lieu dans l'Alpe d'Huez (
voir ici). Les chiffres sont très élevés comme on est en droit de s'y attendre dans une compétition de ce niveau, mais (presque) plausibles. Carlos Sastre, en revanche, caracole en tête depuis son attaque placée au pied. Il maintient une puissance de 430 watts pendant presque 40 minutes d'ascension. C'est moins que Pantani, Armstrong ou même Landis ces dernières années. Mais c'est du calibre d'Iban Mayo sur le Tour 2003. Frédéric Portoleau, auteur de ces calculs pour Cyclismag, conclut :
"C'est une performance étonnante de Sastre sur l'Alpe d'Huez avec un début d'ascension très rapide à 500 watts. Une de meilleures ascensions de sa carrière avec La Mongie et le contre la montre de l'Alpe d'Huez en 2004. Mieux que Joux Plane en 2006. Sa performance est du même acabit que celles de Ricco et de Piepoli dans les Pyrénées." 2 - DES CRÉATURES HYBRIDES
Tonitruant contre-la-montre et souverain dans les premiers contreforts du Massif central, Kim Kirchen (Team Columbia) a failli être l'escroquerie du Tour. Heureusement, les Pyrénées ont ralenti net son élan ! Avec son serrage de moteur dans les Alpes, Christian Vande Velde (Team Garmin) a quant à lui rappelé aux élèves des écoles de cyclisme qu'une troisième semaine sur un grand tour, c'est difficile... Pas pour tout le monde, cependant. Stefan Schumacher, pour sa quatrième participation à un grand tour, s'est dit surpris. Au point d'étudier cette semaine s'il devra un jour miser toute sa saison sur une victoire finale dans la Grande Boucle (
voir ici). En dernière semaine, "Schumi" s'est offert une ascension du col de la Lombarde (21 km) avec 380watts en puissance comparée, soit 35 de plus que le groupe maillot jaune. Il a remis le couvert le lendemain en s’échappant, avec trois autres coureurs, dès le début d’étape. Schumacher se permet de franchir en tête le Col du Galibier, avant d’être repris sur le haut de la Croix-de-Fer. Et il s'impose samedi sur le contre-la-montre (53 km couverts à 49,8 km/h). Fabian Cancellara est relégué à 21 secondes !
Pourtant, le rouleur suisse est l'autre anomalie du Tour. Il n’a jamais semblé aussi fort dans la montagne. Echappé dans l’étape d’Hautacam, il a surtout interloqué le dernier jour dans les Alpes : Cancellara imprime une allure rapide à 390 watts dans les premiers kilomètres de la Croix de Fer, puis dégage 410 watts pendant 15 minutes au plus fort de la pente à 9%. Après une courte descente pas de relâchement : le Suisse roule à 31 km/h de moyenne sur les pentes à 4% avant Saint Sorlin (7 km en 13min30s). Il y a alors moins de 30 coureurs dans le groupe Maillot Jaune…
Comme Stefan Schumacher, Fabian Cancellara rêve de remporter le Tour ! Au printemps dernier, celui qui pèse 4 kilos de plus que Tom Boonen ose :
"Mon rêve était, est toujours, de gagner le Tour (de France). Si on dit que c'est impossible, c'est déjà perdu. Ca restera peut-être un rêve. Car je pèse 84 kilos et je n'ai pas le même rapport poids/puissance que des coureurs qui pèsent 55 kilos. Ca compte dans les grands cols".
3 - LA PASSOIRE DES CONTRÔLES
Quatre cas positifs sur le Tour et c'est la preuve que les contrôles marchent ? Pas si vite !
"On sait que le test urinaire ne repère qu'environ 10% des gens qui ont pris de l'EPO [...] La diversité de ces produits complique plus que jamais le test urinaire, qui est déjà très imparfait pour détecter les EPO traditionnelles". Interrogé par l'agence Reuters, Gérard Dine, hématologue au CHU de Troyes, exprime au beau milieu du Tour ses doutes sur les contrôles de l'AFLD.
Médecin dit "indépendant" et chargé du programme antidopage de CSC et d'Astana, Rasmus Damsgaard, dénonce des tests peu fiables selon lui :
"L’AMA passe à côté d'une montagne d'échantillons positifs à l'EPO. Ils ont des règles très strictes et déclarent que tout leur travail est parfait. Mais ce n'est pas un travail ! Vous pouvez faire plus ou moins ce que vous voulez avec EPO et vous ne serez pas contrôlés positifs" Boucle (
lire ici). Sans compter qu'il existe toujours des méthodes dopantes indétectables (autotransfusion), tout comme certains produits (IGF-1 et peut-être hGH, puisqu'aucun coureur positif avec la nouvelle méthode)...
4 - LES CORTICOS BIENTÔT "OPEN BAR"
Au détour d'une interview pour
L'Humanité, le 20 juillet, le Dr Guillaume, médecin de la Française des Jeux, vend la mèche :
"Je signale d’ailleurs que l’Agence mondiale antidopage (AMA), à partir du 1er janvier 2009, autorisera de nouveau les infiltrations de corticoïdes sur "simple déclaration d’usage" de la part des athlètes : nous pouvons donc parler, à propos des corticoïdes, d’une véritable régression. Je suis très en colère sur ce sujet car c’est, à mon sens, scientifiquement indéfendable..." Tellement indéfendable que les équipes membres du Mouvement pour un cyclisme crédible (MPCC) ont réussi à interdire toute infiltration de corticoïdes à leurs coureurs pendant le Tour et 15 jours avant le départ. Un médecin indépendant a contrôlé leurs carnets de santé et a indiqué samedi que l'absence d'infiltration avait été respectée.
Mais dans les autres équipes ? Le Dr Mégret, en charge du suivi à la Fédération française, s'est alarmé du retour en grâce des corticoïdes dans le peloton tricolore. Certains coureurs, en "off", assurent à
Cyclismag que ce traitement ne modifie pas la performance. Il faudrait expliquer alors pourquoi il était le nec le plus ultra du dopage jusque dans les années 80, et pourquoi il est massivement employé encore en 2008. Le MPCC aura beau créer une règle interne avec ses coureurs, la réglementation de l'AMA l'an prochain est un véritable encouragement à l'attention des tricheurs.
5 - MAURO GIANETTI TOUJOURS DANS LE VÉLO
Bruno Roussel est tombé avec l'Affaire Festina, Manolo Saiz en 2006 dans l'Operacion Puerto, Marc Biver en 2007 avec les cas positifs à répétition chez Astana. Qu'ils aient été le cerveau d'un dopage organisé ou simplement le neurone, voire le fusible idéal dans la tempête médiatique, les managers étaient débarqués par leurs sponsors ou directement par la justice. La morale n'est pas sauve avec Saunier Duval. L'équipe espagnole remporte trois étapes dont une à Hautacam atteint des sommets d'indécence, elle laisse au Tour le soin de trainer la casserole d'un cas positif à l'EPO, et les dirigeants ne sont pas désavoués !
A posteriori, l'un des directeurs sportifs reconnaît avoir eu des doutes sur Ricco et avoir accepté de le transférer chez Tinkoff pour 2009 (
lire ici). Il n'envisageait pas pour autant de retirer son grimpeur survitaminé du Tour de France. Autre fait confondant : Leonardo Piepoli est licencié tout comme Ricco, sans être mêlé pourtant à un contrôle positif sur le Tour. Ancien coéquipier de Mauro Gianetti, le manager de Saunier Duval, Stéphane Heulot affirme :
"Oui [il y avait du dopage organisé chez Saunier]. Le dopage est tellement ancré chez certains managers, comme Gianetti, qu'ils ne peuvent pas concevoir le cyclisme autrement". Mêmes accusations sur Saunier Duval, plus feutrées, chez Christian Prudhomme :
"Son manager n'est pas un parangon de vertu".
Les faits sont accablants. La marque de chaudières annonce son retrait le 23 juillet. Mauro Gianetti entame des poursuites judiciaires contre une décision qu'il estime de nature purement commerciale, opportuniste et antérieure aux scandales du Tour. Ses coureurs le soutiennent dans une lettre ouverte. La marque de vélos, Scott, et American Beef, deviennent les nouveaux partenaires principaux de l'équipe. Voilà : Saunier Duval a quitté le cyclisme, Gianetti est toujours là.
6 - ASTANA SE PRÉPARE POUR 2009
Vous avez aimé le Tour 2008 ? Vous adorerez le Tour 2009 ! Johan Bruyneel, le manager d'Astana, a déjà pris rendez-vous :
"J'estime que Contador est plus fort que les principaux protagonistes du Tour de cette année. Si nous sommes là l'an prochain, on ira, sans aucun doute, pour la victoire finale. On peut désormais commencer à penser au Tour 2009" (Sporza). Qui n'a pas hâte de voir Levi Leipheimer enflammer le difficile "prologue" de 15 km à Monaco ? Puis Alberto Contador ridiculiser Carlos Sastre en montagne et le ramener à sa condition de second couteau ? L'encadrement est nouveau, les coureurs aussi (en partie) depuis l'époque Vinokourov, Kashechkin, Mazzoleni, Kessler... En échange, Johan Bruyneel et Viatcheslav Ekimov, anciens pilotes de Discovery Channel, sont aux manettes. Leur équipe, sous bannière américaine, n'a jamais enregistré le moindre cas positif.
Version kazakhe, elle annonce le licenciement de son rouleur russe Vladimir Gusev pour
"valeurs irrégulières" dans le suivi antidopage indépendant. Parce qu'Astana s'est dotée cette année d'un dispositif du genre... Et elle est très fière de le rappeler en plein Tour de France, à deux jours de l'arrivée à Paris. Histoire de marquer le territoire un an avant, et de faire oublier que sa philosophie (très soviétique), empreinte d'une cette affirmation nationale à travers le sport, c'est la victoire avant tout. Astana est administrée par le gouvernement kazakh, qui contrôle aussi la fédération de cyclisme du pays. Les dirigeants sportifs ont ainsi donné une suspension minimale à Vinokourov l'an passé pour son contrôle à l'hémotransfusion. Ce type de mansuétude suffit à cerner la volonté des financiers kazakhs. Assez proche finalement de la Russie qui, via Vladimir Poutine en personne et de ses amis industriels, a commandé la création d'une équipe avec à la clef participation au Tour 2009. Bâtie sur les fondations de l'actuelle Tinkoff, elle verra le jour sous le nom de Katyunsha.
7 - LES ÉQUIPES VONT LAVER LEUR LINGE SALE EN FAMILLE
En 1998, Manolo Saiz a adressé un doigt d'honneur bien senti aux patrons d'ASO. En 2008, les équipes unanimes l'ont brandi à la face de l'UCI. Le ProTour ? C'est fini. Sous sa forme actuelle, du moins, ont décidé l'ensemble des formations participantes au Tour, lors de la journée de repos du 15 juillet. L'UCI a reparlé du risque d'une
"fédération parallèle" émergente. ASO a riposté qu'elle ne se mêlerait surtout pas de politique. L'UCI la soupçonne ouvertement de faire pression sur les équipes pour qu'elles instaurent elles mêmes leurs propres règles. La scission couve depuis le début du Tour, à Brest : Eric Boyer a annoncé le premier qu'il ne renouvèlerait pas sa licence ProTour en 2009 et Greg LeMond a donné son avis :
"Le cyclisme n'a plus besoin de l'Union cycliste internationale [...] La solution pour sauver le cyclisme est simple. Il suffit aux coureurs et aux organisateurs de créer leur propre fédération".
Cette petite révolution menée par les équipes est passée quasi inaperçue, au lendemain du carnage des Saunier Duval dans Hautacam. Surtout que certaines ont ensuite tenté une demi-marche arrière, avançant qu'elles avaient toujours
besoin de l'UCI". Mais la tentation de se retrouver entre soi est très forte dans les équipes. Patrick Lefévère, ancien président de l'Association des groupes sportifs et ex-chantre du ProTour, a martelé son envie que le cyclisme règle ses problèmes en interne. Sur la question du dopage, il estimait encore en janvier dernier
"La clé appartient essentiellement aux coureurs" (
lire ici). On a vu ce que ça donnait jusqu'à présent !